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L’islam au bureau, changements dans les sociétés multiculturelles : le cas de la France

26 Avr

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Le monde de l’entreprise emploie de plus en plus de cadres de confession musulmane qui affichent leurs croyances. Un sujet de réflexion pour les directeurs des ressources humaines.

Sans être particulièrement versé dans la gastronomie, Mohammed aime savoir ce qu’il a dans son assiette. Il a obtenu que la cantine de son entreprise affiche la composition des plats qui y sont servis quotidiennement. « Je n’ai pas besoin que l’on me donne des menus aux noms pompeux ; je veux juste savoir s’il y a du vin dans la sauce qui accompagne le poisson », explique cet ingénieur musulman de 49 ans, salarié d’une entreprise informatique de la région parisienne.

Avec une quinzaine de ses collègues, pratiquants comme lui, Mohammed dispose aussi d’un local aménagé en salle de prière. En toute discrétion. Car, même si la plupart des salariés sont au courant, la direction ne souhaite pas que cette initiative soit officiellement perçue comme une « discrimination positive ». Pas plus qu’elle ne tient à mettre publiquement en avant cet avant-gardisme d’un nouveau genre.

« On a eu plus de problèmes avec les syndicats qui, au nom de la laïcité, ne voulaient pas que la religion entre dans l’entreprise, qu’avec la direction », reconnaît Mohammed. Des soupçons de prosélytisme, des plaintes diverses ont couru chez certains salariés. « On nous a reproché d’avoir dégradé les sanitaires pour faire nos ablutions ; de ne pas parler aux femmes… » Des accusations infondées, selon la direction des ressources humaines.

Durant le mois de ramadan, au terme d’arrangements avec leur chef direct, les ingénieurs de cette entreprise ont aussi la possibilité de commencer leur journée de travail plus tôt, afin d’être rentrés pour la rupture du jeûne. Pour les fêtes de fin d’année, le colis traditionnellement offert aux salariés, dont 10 % sont de confession musulmane, a été expurgé du foie gras non halal et des bouteilles d’alcool. La prochaine étape pourrait concerner la demande de viande halal et casher à la cantine…

Aussi exceptionnelle soit-elle, la situation de cette société « multiculturelle », selon la définition de son directeur des ressources humaines, préfigure peut-être le monde de l’entreprise de demain. Alors que, face aux dégraissages successifs, certaines entreprises de construction automobile désaffectent des salles de prière créées dans les années 1970 pour les ouvriers immigrés, les recruteurs voient émerger une nouvelle population de candidats : des jeunes diplômé(e)s de confession musulmane, qui ne craignent pas d’affirmer des aspirations professionnelles et individuelles fortes, y compris en termes de croyance.

Aux yeux de certains responsables d’entreprise, cette évolution marque davantage une normalisation qu’une montée des revendications. « Les jeunes cadres français musulmans veulent simplement qu’on les laisse tranquilles même quand ils disent qu’ils font leur prière et qu’ils ne boivent pas d’alcool », juge la sociologue Dounia Bouzar, auteure d’Allah, mon boss et moi (éditions Dynamique Diversité, 122 p.).

Spécialiste de la « diversité » dans l’entreprise, Pascal Bernard, de l’Association nationale des directeurs de ressources humaines (ANDRH), reconnaît que « confrontés à des demandes de ce type de plus en plus fortes, les recruteurs doivent y répondre ; sinon, ils risquent d’être confrontés aux sirènes intégristes ou à la démotivation ». « Accepter d’ouvrir une salle de prière pour dix ingénieurs, ce n’est pas forcément tomber dans l’intégrisme, cela peut être fait dans un souci d’efficacité », juge aussi Soumia Malimbaum, présidente de l’Association française des manageurs de la diversité, qui organise en décembre une journée d’échanges sur « Les pratiques religieuses dans l’entreprise ».

Cadre à la SNCF, d’origine algérienne, Abdallah Dliouah n’a jamais caché ses convictions religieuses à son employeur. Imam dans la région lyonnaise, il utilise depuis plusieurs années les 35 heures pour concilier ouvertement vie professionnelle et obligations religieuses. Grâce à l’aménagement du temps de travail, il peut prêcher à la mosquée tous les vendredis après-midi.

Le jeune imam, qui ne se déplace jamais sans sa boussole (pour trouver la direction de La Mecque) et son tapis de prière, met aussi en pratique les conseils qu’il donne « à longueur d’année » aux salariés les plus observants, désireux de pratiquer leur religion sur leur temps de travail. Et de leur expliquer que la prière, qui prend généralement un quart d’heure, peut être ramenée à cinq minutes si on fait rapidement ses ablutions, en passant par exemple de l’eau sur les chaussures ; ou qu’un avis juridique autorise les croyants à regrouper le soir les prières « ratées » dans la journée. « Pour chacune des cinq prières quotidiennes, on dispose d’un créneau de deux heures à partir de l’heure officielle », insiste aussi l’imam. « Aussi, ceux qui demandent à interrompre une réunion pour aller prier ne connaissent pas l’islam ou sont dans la provocation », tranche-t-il, un rien agacé.

Dans certains secteurs, comme l’informatique et, dans une certaine mesure, le secteur bancaire, le marché du travail risque d’accentuer ces demandes personnelles ou collectives. « Les entreprises deviennent à l’image de leurs marchés : diverses et multiculturelles, souligne Mme Malimbaum. Elles respectent la laïcité, mais elles font aussi ce qui est bon pour leurs performances et leurs marchés. Si une banque veut se lancer dans la finance islamique, elle a intérêt à avoir en son sein des gens qui ressemblent à sa clientèle potentielle. L’entreprise est un espace privé, il s’y passe des choses plus novatrices que dans l’espace public. »

Au-delà de ces discours volontaristes, face à l’arrivée de cette nouvelle génération, les entreprises, grandes ou petites, restent le plus souvent démunies, tétanisées par la crainte d’en faire trop ou trop peu. « En général, ce ne sont pas les questions posées qui sont problématiques », explique Mme Bouzar. « Ce qui l’est, c’est que l’on ne les aborde pas normalement, car les DRH sont coincés entre deux angoisses : entraver la laïcité et se faire épingler pour discrimination en nommant les choses, ou être accusés d’islamophobie. » « Lorsque les demandes d’aménagement (pour le ramadan ou les fêtes religieuses) sont bien formulées, rares sont pourtant les responsables qui s’opposent à tout », juge de son côté M. Dliouah.

De plus en plus, les grandes entreprises prennent en compte les demandes d’absence pour les grandes fêtes religieuses ou les contraintes alimentaires des musulmans et des juifs en ce qui concerne la viande. « Aujourd’hui, le défi consiste à faire en sorte que les salariés, d’origines diverses, continuent de manger ensemble ! », estime Mme Bouzar.

L’intégration des femmes voilées dans l’entreprise demeure bien plus problématique. Question d’image, rares sont les sociétés qui reconnaissent publiquement avoir embauché des femmes portant le foulard islamique, même à des postes non visibles. Et les cadres embauchées avec leur voile répugnent à témoigner, de crainte de provoquer des polémiques.

La question se pose pourtant régulièrement lors des entretiens de recrutement. « Les recruteurs ne peuvent pas embaucher Mona comme Martine, car leur référence, c’est la femme non voilée. Il faut donc leur donner les moyens de ne pas avoir peur de Mona et d’être capable de dialoguer avec elle », estime Aline Crépin, DRH de Randstad, une société de travail intérimaire. Il est généralement demandé aux candidates « d’adapter leur voile à l’entreprise » et les recruteurs connaissent tous des jeunes diplômées voilées et… chômeuses. « C’est aux musulmanes diplômées de savoir franciser leur voile, juge Mme Bouzar, un(e) cadre est aussi jugé(e) sur sa capacité d’adaptation. »

La preuve que le port du voile dans le monde de l’entreprise est loin d’être banalisé. Après avoir étudié et exercé quelques années avec son voile « sans problème », Zeinab, enseignante dans la formation professionnelle, a dû le retirer, confrontée « à une baisse des commandes de formation ». Depuis, elle l’enlève en arrivant au travail dans sa voiture, sur le parking. « Tout le monde sait bien que je suis musulmane pratiquante, confie cette mère de famille de 41 ans, entre amertume et incompréhension. Mais je me suis dit que ce n’était pas la peine de résister. Alors j’ai fait ce que j’apprends à mes élèves : dans l’entreprise, il faut s’adapter ! Je sais qu’avec ou sans foulard, j’ai les mêmes compétences professionnelles, même si je ne me sens pas complètement moi-même. » Laisser entrer le voile dans l’entreprise contribuerait pourtant selon elle à donner « une image juste des femmes voilées dans le contexte extrémiste actuel ».

L’attitude de Zeinab est encore la plus répandue. De l’avis général, on ne retrouve pas dans les entretiens de recrutement les croyants les plus radicaux, qui refuseraient tout compromis. A l’exception de quelques-uns, qui « manifestent, même inconsciemment, une volonté revancharde de mettre l’islam en avant », souligne Mme Bouzar. Ces derniers, par choix ou par nécessité, se retournent donc vers l’ethno-business lié à leur communauté d’origine, dans le commerce, la restauration, l’enseignement et les associations confessionnelles.

Dans l’esprit des recruteurs, il existe des lignes infranchissables. « Si un homme me dit qu’il ne travaillera pas sous les ordres d’une femme, je le vire, ça ne me pose aucun problème. De même pour une femme qui arriverait le visage voilé, je m’interrogerai sur sa volonté d’intégration et d’adaptation », juge M. Bernard, de l’ANDRH. Comme certains de ses collègues, il regrette que « pour 2 % de cas extrêmes qui posent problème, on bloque sur les 98 % qui n’en posent pas ».

Par Stéphanie Le Bars, Le Monde

Lire aussi :

Pays-Bas : une Brigade pour défendre le foulard au travail (Saphirnews)

 
1 commentaire

Publié par le avril 26, 2009 dans France

 

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Une réponse à “L’islam au bureau, changements dans les sociétés multiculturelles : le cas de la France

  1. benrouchem

    mai 16, 2009 at 5:03

    bonjour,

    un voile est un signe de choix religieux. Ce choix est inscrit dans les droits fondamentaux de l’être humain aussi il est inacceptable de demander de s’adapter.

    C’est à l’entreprise de s’adapter pour harmoniser les compétences en son sein et comprendre que la différence est un gain positif pour tout le monde.

     

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