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La gestion de fortune conforme à la Charia se développe en Suisse

22 Mai
Marco Rochat, directeur général de Faisal Private Bank, explique comment la place bancaire se positionne pour profiter du boom économique du Golfe.

Genève assiste, après Londres, au développement d’un pôle bancaire islamique. La ville du bout du lac, destination prisée de l’argent arabe, émerge comme un hub européen de la gestion de fortune conforme aux préceptes du Coran. Pendant que les grandes places financières ont subi les affres de la crise «subprime», le secteur de la finance islamique, protégé du fait qu’il bannit l’excès d’endettement, a poursuivi son essor. Selon Moody’s, plus de 500 milliards de dollars sont investis en conformité avec l’islam. Goldman Sachs prévoit une progression des fonds sous gestion de 17% par an, pour atteindre 1300 milliards de dollars d’ici 2012.

Dans ce contexte, les autorités helvétiques, en ligne avec la politique de la City, se montrent elles aussi accueillantes depuis 2006 envers l’«islamic banking». En octobre 2006, la première banque privée spécialisée dans la finance islamique, Faisal Private Bank, obtenait la licence bancaire. Fin 2007, deux banques des Emirats arabes unis, National Bank of Abu Dhabi et Abu Dhabi Investment House, s’implantaient à leur tour à Genève. Aujourd’hui, la National Bank of Kuwait (NBK), troisième institution financière arabe, veut développer ses activités dans la Cité de Calvin. Entretien avec Marco Rochat, directeur général de Faisal Private Bank.

Le Temps: Le développement des banques islamiques a-t-il connu des difficultés après le 11 septembre 2001?

Marco Rochat: Il est vrai que notre holding DMI a connu des problèmes après le 11 septembre. Le secteur de la finance islamique en général a souffert d’avoir longtemps été la cible de soupçons de financement du terrorisme. Toute cette frénésie est aujourd’hui quelque peu retombée. Mais à l’époque, c’était un véritable délit de faciès, qui frôlait le racisme. Etant Suisse, j’ai été frappé par l’ignorance et les préjugés qui favorisaient l’amalgame entre «islamique» et «terroriste».

– Quelle a été l’évolution de la finance islamique depuis?

– Il y a encore cinq ans, Faisal était une institution très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. C’était une société qui effectuait des investissements, principalement aux Etats-Unis, pour le compte de clients institutionnels du Golfe.

– Et aujourd’hui, ce secteur profite-t-il du boom des pétrodollars?

– Notre institution en profite, modérément. J’ai toujours espéré que la Suisse réussisse à devenir le coffre-fort du Moyen-Orient. La clientèle arabe a toujours trouvé opportun d’avoir un compte en Suisse pour y obtenir une sécurité face au risque-pays. Les clients du Golfe ne sont pas intéressés par les aspects fiscaux, leurs pays ne prélevant pas d’impôts.

– La Suisse est-elle plus ouverte à la finance arabe et islamique, comme le prouve la licence accordée à Faisal?

– Oui, car la Suisse ne veut manifestement pas perdre cette activité. Pour nous, la licence bancaire a été un long processus. La Commission fédérale des banques (CFB) a mis beaucoup de temps pour comprendre notre activité. D’autant qu’il n’existe pas de licence bancaire spécifiquement islamique. En août 2002, lorsque je suis arrivé comme CEO, nous avons d’abord demandé une licence de négociant en valeurs mobilières (LBVM) pour la future Faisal Private Bank. Le Bahreini Khaled Janahi, président de Ithmaar Bank, me connaissait car j’avais audité le groupe plusieurs années. Il m’a proposé de prendre la tête de la future banque. Nous avons obtenu la licence LBVM en novembre 2002, puis nous avons immédiatement postulé pour la licence bancaire.

– Que pensez-vous de l’arrivée de plusieurs concurrents à Genève?

– Nous sommes les seuls à faire de la gestion de fortune privée islamique. Les établissements d’Abu Dhabi ne sont pas spécialisés dans les placements compatibles avec le Coran. Et si la National Bank of Kuwait propose la même chose que nous, c’est tant mieux.

– Vos clients sont-ils directement les bénéficiaires du boom des pétrodollars?

– Nos clients proviennent à 70% d’Arabie saoudite. Les autres viennent des Emirats arabes unis et de Bahrein. Ce ne sont pas les fortunes des richissimes familles régnantes de ces pétromonarchies, mais ce sont plutôt des cadres de cette région – médecins, hommes d’affaires… – qui nous choisissent. Ils profitent eux aussi, indirectement, du boom pétrolier. Car l’essor de la finance islamique ne se base pas seulement sur les pétrodollars, mais aussi sur le dynamisme commercial que créent les afflux de pétrodollars. Ces entrepreneurs placent des sommes plus modestes, mais sont nombreux.

– Vous ne gérez que 700 millions. Ne profitez-vous donc pas du réseau de groupe?

– Nous voulons être indépendants, et avons commencé de zéro nos activités Nous ne visons pas une croissance incontrôlée. De 20 comptes, nous sommes passés à 700 comptes de clientèle. Il ne faut pas oublier que nos services concernent la partie d’une fortune qui est gérée exclusivement en conformité avec l’islam. Mais cela n’empêche pas que les produits de la finance islamique, qui sont des investissements éthiques et responsables, peuvent aussi être intéressants pour des investisseurs non musulmans. Les banques islamiques ont en outre une tradition de savoir-faire avec les placements dans l’immobilier international, dont le risque est beaucoup moins volatil que celui du marché des actions.

– On entend que le Golfe n’est pas très regardant avec les contrôles anti-blanchiment. Veillez-vous à ne pas être la cible des blanchisseurs d’argent?

– Nous appliquons tous les contrôles anti-blanchiment en vigueur en Suisse. Pourquoi attirerions-nous l’argent sale? Regardez plutôt les bâtiments qui s’élèvent l’un après l’autre à Dubai: on trouve fréquemment des immeubles vides dont la construction a coûté quelque 500 millions de dollars. Voilà une façon de recycler l’argent sale. C’est plus simple que d’aller en Suisse. Par ailleurs, nous n’accueillons certainement pas l’argent de l’évasion fiscale, car l’argent du Golfe ne cherche pas à fuir le fisc. Les clients arabes ne risquent pas, en outre, de préférer Singapour à la Suisse, car ils n’ont pas besoin d’échapper à la retenue à la source imposée par l’UE à ses ressortissants.

– La finance islamique bannit l’intérêt et les investissements dans la viande de porc, l’alcool, les armes, la pornographie et les jeux de hasard. Appliquez-vous ces critères aussi à vos clients?

– Absolument: nous n’acceptons pas de clients actifs dans ces secteurs, puisque leur argent provient d’activités prohibées par le Coran.

– La finance islamique, qui bannit l’endettement, a échappé à la crise des «subprime». Etes-vous néanmoins exposés à l’immobilier américain?

– Oui, nous investissons dans des maisons haut de gamme en location. Nous achetons ces propriétés, puis les vendons tous les 3 à 5 ans, lorsqu’elles arrivent au haut de leur cycle. Ces objets n’ont pas été affectés par la crise. Mais actuellement, notre problème est que nous devrions vendre certains objets mais ne trouvons pas d’acheteurs au prix que nous visons. Toutefois, nos clients préfèrent que nous conservions ces objets, qui continueront de prendre de la valeur à long terme, au lieu de les brader.

Ram Etwareea et Myret Zaki, Le Temps (Suisse) 20 mai 2008

 
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Publié par le mai 22, 2008 dans Suisse

 

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