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Ruée vers la finance islamique

02 Nov
Le capitalisme revu par le Coran
A Londres, à Dubaï ou à Kuala Lumpur, la demande de produits financiers compatibles avec la charia explose. Le Coran bannit le paiement d’intérêts, pas le profit. Ces produits halal visés par des oulémas sont proposés par de nouvelles banques islamiques, mais aussi par les grands établissements occidentaux, soucieux de capter la manne des pétrodollars.

Cet été, Aktar Ahmed, un financier londonien de confession musulmane, s’est mis en paix avec sa conscience. «Auparavant, raconte-t-il, j’avais un compte en banque classiquechez Lloyds TSB, sur lequel je touchais un intérêt. Pour ma religion, il s’agit d’un péché majeur! Je faisais don de cet argent impur à des oeuvres charitables… mais je n’étais pas satisfait.» En juin dernier, le banquier d’Aktar a proposé de lui ouvrir un compte bancaire… islamique, c’est-à-dire conforme à sa religion. «L’idée, explique Paul Sherrin, responsable de la finance islamique chez Lloyds TSB, est de mieux servir les 2 millions de musulmans du pays. Nos études montrent que, à coût équivalent, 70% d’entre eux opteraient pour la finance islamique.» Les dépôts d’Aktar Ahmed ne donnent pas lieu au versement d’intérêts et Lloyds TSB prévoit de les investir exclusivement dans des produits et des activités « halal ». Le Coran – comme l’Eglise catholique, jusqu’à il y a cinq siècles – bannit l’usure, à laquelle il préfère le partage des profits et des pertes. Mais il condamne aussi toute forme d’incertitude – a fortiori la spéculation – ainsi que l’investissement dans les secteurs impurs : armes, alcool, porc, jeux d’argent, pornographie. La philosophie ? L’argent ne doit pas servir à fabriquer de l’argent… mais à faciliter le commerce et la production.

Lloyds n’est pas la première banque de détail britannique à « islamiser » ses services. Dès 2003, la Hong Kong & Shanghai Bank ouvrait en Grande-Bretagne une branche islamique, forte de 21 agences sur le territoire. «Depuis notre lancement, nous avons ouvert 2 500 comptes bancaires islamiques, explique Amjid Ali, responsable de HSBC Amanah UK. Notre activité a crû de 35% sur les douze derniers mois, et 73% de nos clients n’avaient jamais ouvert de compte chez HSBC.» OAS_AD(‘Middle1’);

 

A Londres, «le gouvernement a décidé de favoriser le développement de la finance islamique», se réjouit Mohammad A Qayyum,directeur général de l’Institut de la Banque et de l’Assurance islamiques (IIBI), basé àLondres. Le 13 juin dernier, Gordon Brown, chancelier de l’Echiquier et candidat à la succession de Tony Blair, a même expliqué qu’il ambitionnait de faire de Londres «le portail occidental» de la finance islamique ! Et les régulateurs ont suivi, supprimant la double taxation qui handicapait jusque-là l’emprunt hypothécaire islamique… «Il est naturel et sain que la Grande-Bretagne aide la finance islamique à prospérer, estime Rodney Wilson, professeur à l’Institut des Etudes islamiques de l’université de Durham. Cela correspond à une demande des médecins, avocats ou cadres musulmans résidant ici. Et cela génère de l’activité et des emplois à Londres.»

Nous y voilà… La finance islamique n’est pas seulement affaire de morale, mais aussi de business. La Grande-Bretagne, pragmatique, surfe en effet sur la crête d’une lame de fond, qui bouleverse la gestion planétaire des capitaux. Dans les pétromonarchies du Golfe (Arabie Saoudite….), au Proche-Orient (Iran, Liban), mais aussi en Asie (Malaisie, Pakistan, Indonésie), on assiste depuis deux ans à un formidable décollage. La planète compte près de 300 banques islamiques, qui géraient déjà 320 milliards d’euros en 2004 selon le FMI. Et la mode se propage : «La Malaisie impose aux banques présentes sur son territoire de gérer au moins 20% de leurs actifs dans le système islamique», explique Anouar Hassoune, analyste chez Standard & Poor’s. La part totale des avoirs musulmans en gestion « Charia compatible » pourrait ainsi basculer d’environ 10% actuellement… à 40% ou 50% à l’horizon 2015. OAS_AD(‘Middle3’);

 

C’est une véritable résurrection ! La finance islamique moderne, née dans les années 1960 en Egypte, puis 1970 à Dubaï, constituait pourtant, jusqu’en 2002, une niche de marché à la fois exotique et peu compétitive. Et puis il y a eu… le 11 septembre 2001. D’une part, les capitaux musulmans ont massivement fui le monde occidental – Etats-Unis en tête – pour se réinvestir dans le monde arabe. D’autre part, analyse Mohammad A Qayyum de l’IIBI, «les réactions de l’Occident au11-Septembre, notamment l’offensive américaine en Irak, ont été vécues par le monde musulman comme anti-islamiques. En retour, ilsont voulu réaffirmer leurs valeurs et leur identité». D’où la résurgence du port du voile et de la finance islamique. Un mouvement encore démultiplié par la flambée du baril, qui a fait exploser les liquidités et les économies des pays pétroliers. Fin 2004, on dénombrait au Moyen-Orient plus de 300 000 riches, avec une fortune cumulée de 1 000 milliards de dollars. Et les gouvernements de la région se lancent tous dans de pharaoniques projets d’infrastructure et de BTP. D’où un formidable appel d’air pour tous les métiers de la banque : de la gestion de fortune aux financements de projets. «Derrière des considérations identitaires ou morales, il existe aussi une rude concurrence entre établissements financiers, pour tenter de capter l’épargne des pays pétroliers», décode Jean-François Seznec, spécialiste de l’économie du Golfe à l’université de Columbia.

A côté des banquiers historiquement implantés dans la région – comme l’américain Citigroup et le britannique HSBC -, la Deutsche Bank y a effectué une percée remarquée. «Alors que nos concurrents proposent des produits standardisés, nous nous sommes spécialisés dans l’ingénierie financière islamique», raconte Harris Irfan, directeur des marchés émergents de la Deutsche Bank à Dubaï. On doit notamment à ces « Mozart » de la finance halal les titres utilisés par Dubaï Ports pour acquérir le groupe britannique de logistique portuaire P&O. Ainsi que le premier produit d’investissement compatible avec la charia, qui réplique la performance d’un… fonds spéculatif !

Car il ne suffit pas d’élaborer un produit innovant, encore faut-il qu’il soit jugé conforme aux sourates du Coran. C’est le travail d’interprétation des « conseils de la charia », composés de théologiens islamiques réputés, qui sont aussi souvent diplômés d’économie. Seuls ces arbitres suprêmes – recrutés et fort bien rémunérés par chaque établissement financier – peuvent émettre des fatwas autorisant l’introduction en Bourse préparée par Citigroup, l’emprunt hypothécaire concocté par la Lloyds ou l’émission obligataire dirigée par HSBC… «Ces oulémas ne sont qu’une petite vingtaine sur la planète, dont une douzaine parlent anglais, explique un banquier d’affaires occidental basé dans le Golfe. Chacun d’entre eux siège donc au conseil de nombreuses banques.» Exemple ? La « marque »islamique de Deutsche Bank, c’est le président de son Charia Board, Sheikh Hussein Hamid Hassan, 73 ans, un peu considéré comme le grand-père de la finance islamique. Pour les puristes, ces activités sont une mascarade, qui respecte peut-être la lettre des textes sacrés, mais en viole l’esprit ! C’est la thèse de « la Finance islamique – une tromperie à 300 milliards de dollars »(XLibris, 2006), un ouvrage désabusé écrit par un ancien conseiller des banques islamiques.

Malgré ces critiques, la finance islamique devient de plus en plus sophistiquée. Ses instruments sont presque aussi performants que leurs équivalents classiques. Le nerf de la guerre ? Les obligations sans taux d’intérêt, ou sukuk, qui représentent 81% des nouvelles émissions d’emprunts dans le Golfe au premier semestre 2006, contre 25% l’an dernier. Lancés par des gouvernements ou des entreprises, ces titres se placent comme des petits pains, et sont très lucratifs pour les banques. Ils ont même séduit des émetteurs non islamiques, comme l’Etat allemand de Saxe Anhalt, la Banque mondiale ou le pétrolier texan East Cameron Partners ! Le gouvernement japonais se préparerait aussi à en émettre… L’essor de la finance islamique est cependant handicapé par sa fragmentation. «Un produit conçu en Malaisie est invendable en Arabie Saoudite, beaucoup plus orthodoxe,explique Anouar Hassoune.Il n’existe donc pas une finance islamique… mais des finances islamiques!» Pas de marché mondial pour ce système financier parallèle, mais deux centres névralgiques à Kuala Lumpur qui regroupe les autorités financières des pays concernés, et à Bahreïn pour la gouvernance.

La France semble, pour l’instant, rester à l’écart de cet engouement. «Le pays compte de 4 à 5 millions de musulmans, mais ils sont surtout originaires d’Afrique du Nord, où la banque islamique n’a pas pris pied, en raison de l’hostilité des gouvernements locaux», explique Anouar Hassoune. Ce qui n’empêche pas nos géants bancaires – BNP Paribas, Sociétégénérale et Crédit agricole/Calyon – de jouer eux aussi cette carte islamique, en étoffant leurs équipes au Moyen-Orient.

Une finance 100% halal

Pour éviter de verser un intérêt, les produits financiers islamiques sont adossés à des actifs tangibles, sur lesquels le banquier et le client partagent les plus ou moins-values. Il existe toute une gamme d’instruments.

Sukuk. Au lieu de toucher un intérêt, le souscripteur de ces obligations islamiques perçoit un revenu tiré du bien que son argent sert à financer (usine, puits de pétrole, projet d’infrastructure…).
 

Murabaha. Un client demande à sa banque de financer une opération en achetant un bien. La banque le lui revend ensuite avec des paiements échelonnés, incluant un profit décidé à l’avance.

Ijara. C’est l’équivalent du leasing. La banque acquiert un bien (automobile, équipement, immeuble). Le client lui paie un loyer mensuel fixe négocié. Il a – éventuellement – une option d’achat en fin de contrat. Cette formule peut remplacer le crédit hypothécaire pour une acquisition immobilière.
 

Mudaraba. C’est le contrat-type des fonds d’investissement islamique. L’investisseur fournit les fonds, le gérant l’expertise et le client reçoit une partie des profits des placements. En cas de moins-values, le gérant assume les pertes en capital, l’investisseur ne gagne rien.

Takaful et Retakaful. C’est l’équivalent islamique de l’assurance et de la réassurance, basées exclusivement sur le mutualisme.

Dominique Nora
Le Nouvel Observateur – 2 novembre 2006

 
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Publié par le novembre 2, 2006 dans International

 

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