
Face à la crise qui marque la rupture du système actuel au niveau énergétique, climatique, démographique, monétaire, économique et politique, la finance islamique et la filière alimentaire halal constituent des gisements de croissance et des leviers d’intégration que les économies maghrébines ne peuvent se permettre d’ignorer.
- La finance islamique et l’intégration régionale pour libérer les économies maghrébines du poids de la dette
- De 1980 à 2002, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ont remboursé 213 milliards de dollars, soit 7 fois la dette qu’ils devaient en 1980 !
- Les Sukuks pour financer les investissements intra-maghrébins
- La moucharaka et la moudharaba pour mobiliser l’entreprenariat
- Le halal est un avantage comparatif et un label de qualité
L’approche sécuritaire : cacher le soleil avec un tamis
L’essor de la banque islamique reste timide et dérisoire au Maghreb : peur de donner l’impression de céder devant les islamistes, peur de concurrencer le secteur conventionnel, peur de mécontenter les chancelleries occidentales… Ce ne sont pas les peurs médiocres qui manquent. On peut en revanche s’interroger sur l’absence de la peur de Dieu, celle de décevoir les attentes populaires, celle de manquer des opportunités d’investissements qui ne se représenteront peut être pas, celle de compromettre l’indépendance financière des générations à venir.
Ô les croyants! Craignez Allah ; et renoncez à tout ce qui reste de l’usure, si vous êtes croyants. Et si vous ne le faites pas, alors recevez l’annonce d’une guerre de la part d’Allah et de Son messager. Et si vous vous repentez, vous aurez vos capitaux. Vous ne léserez personne, et vous ne serez point lésés. Coran 2 :278-279.
Les pays du Maghreb sont invités à se libérer de leurs complexes et dépasser leur phobie “sécuritaire” pour admettre que la finance islamique est une formidable opportunité d’intégration et un gisement de croissance pour l’Algérie, le Maroc et la Tunisie.
Les technocrates laïcisants maghrébins seraient bien inspirés de s’interroger sur les motivations qui ont conduit plusieurs pays occidentaux à franchir des pas significatifs pour accueillir la finance islamique.
La dette est un mécanisme de transfert de richesse du Sud vers le Nord
Selon l’analyse d’Éric Toussaint et Olivier Bonfond sous le titre “Crise de la dette et ajustement structurel” (2005) : « La dette est un mécanisme de transfert de richesse du Sud vers le Nord. Au Maroc, en Algérie et en Tunisie, les transferts de richesses se poursuivent discrètement.
Quand la crise de la dette a éclaté début des années 80, les économies maghrébines se sont retrouvées sous la coupe du FMI et, à l’instar de la majorité des pays du Tiers Monde, ont dû appliquer les politiques néolibérales prônées par le consensus de Washington. Austérité budgétaire (réduction des dépenses d’éducation), privatisations massives et ouverture de l’économie aux « investisseurs étrangers » seront au cœur de ces programmes d’ajustement structurel.
Toutes ces mesures, censées résoudre la crise, ont été appliquées avec une violence extrême et ont entraîné la destruction progressive du tissu économique et social. Les soulèvements populaires et la répression qui s’en est suivie se sont multipliés dans la région : en 1984 en Tunisie, suite au doublement du prix du pain et de la semoule, de graves émeutes dans le sud du pays ont été réprimées au prix de plusieurs dizaines de morts. A Fès en 1990, la répression de violentes manifestations de protestation contre l’application du plan d’ajustement structurel a provoqué la mort d’une centaine d’étudiants.
Plutôt que de diminuer comme le FMI l’avait promis, la dette extérieure publique totale de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie va quasiment doubler entre 1980 et 2002, passant de 32,5 à 53,4 milliards de dollars. Durant cette période, ces pays ont pourtant remboursé 213 milliards de dollars, soit 7 fois la dette qu’ils devaient en 1980 ! » Au Maroc, la dette extérieure publique a connu une hausse de 10% en 2008 s’établissant à 134,2 milliards de dirhams. »
La dette publique est, depuis toujours, un moyen d’asservissement des nations. La finance islamique ne repose pas sur la dette mais sur le partenariat, et dispose d’outils – notamment les Sukuk – qui permettent aux états de financer des investissements dans le cadre de partenariats bilatéraux ou multilatéraux, sans hypothéquer leurs finances et l’indépendance des générations futures.
Le prix du non-Maghreb : 10 milliards de dollars par an et 2 points de croissance
“L’union du Maghreb se meurt ; c’est la triste réalité. La décision de la sauver est entre les mains des politiques, et elle est directement liée à l’existence d’une volonté politique” déplorait récemment le gouverneur de la banque centrale du Maroc, Abdellatif Jouahri.
A l’occasion d’un séminaire organisé en Tunisie en avril 2009 par l’Association des Etudes internationales (AEI), l’ancien premier ministre algérien Sid Ahmed Ghozali a lancé un appel engageant les pays maghrébins à opérer des révisions plus que radicales – déchirantes – en faisant fi des obstacles politiques circonstanciels, en choisissant dans la foulée un cap à long terme et en s’impliquant dans un assainissement des bases de la solidarisation d’intérêts, condition préalable à l’effort fédératif.
En gardant les choses en l’état, les pays maghrébins se rendent coupables d’un manque à gagner de 10 milliards de dollars par an et surtout, fait encore plus insoutenable, d’une perte de 2 points de croissance. C’est, en chiffres, le prix du non-Maghreb tel qu’il se dégage d’études convergentes et unanimes.
Le Président Abdelaziz Bouteflika a la stature nécessaire pour entrer dans l’histoire par sa plus grande porte, celle des bâtisseurs d’avenir. Encore faut il que les dirigeants algériens se rendent à l’évidence qu’il n’y a pas plus de place au Maghreb pour une république sahraouie que pour une république de Kabylie. Le temps n’est il pas venu d’oublier les rancoeurs ? L’Allemagne et la France ont pansé leurs plaies historiques autrement plus profondes que le différend maroco-algérien. Les enseignements de l’Islam rendent la réconciliation entre pays frères encore plus impérative. La réconciliation tant nationale que régionale procède d’une même logique de pardon et de tolérance.
… Si Allah sait qu’il y a quelque bien dans vos cœurs, Il vous donnera mieux que ce qui vous a été pris et vous pardonnera. Allah aime Pardonner et il est le Miséricordieux. Coran 8 :70
Des Sukuks pour financer des investissements intra-maghrébins durables et rentables
Malgré ses importantes réserves en devises, l’Algérie reste plus vulnérable que le Maroc et la Tunisie, en raison de son entière dépendance envers ses exportations d’hydrocarbures, alors que le Maroc et la Tunisie ont réussi à diversifier leurs économies. “Le défi pour les prochaines générations sera de passer de l’économie de rente actuelle à une économie de production fondée sur le travail productif des femmes et des hommes de notre pays, sans quoi pas de futur possible.”
Comme l’écrit Hamid Aït Amara (El Watan, Algérie 13 janvier 2009) : « Le bilan du gouvernement [Algérien] se présente comme le compte-rendu d’un Etat rentier à ses clients. Voila comment est dépensé l’argent du pétrole, tant pour les routes, le logement, que pour l’emploi, etc. Il passe sous silence la question du développement, des voies et moyens mis en œuvre pour nous sortir de l’impasse du tout-pétrole. Ce bilan ne saurait en effet dissimuler, d’une part, notre extrême dépendance vis-à-vis des exportations d’hydrocarbures et le fait que nos besoins essentiels, nourriture, autres biens de consommations, sont fournis par les importations, d’autre part. »
Sur le plan budgétaire, l’approche retenue par l’Algérie consiste à préserver et sécuriser ses ressources en devises, même s’il y a une baisse de la rémunération, et de ne pas aller vers les actifs à risques. Par ailleurs, sur un plan stratégique, l’Algérie risque d’être confrontée dans les années à venir au défi de sa sécurité alimentaire.
L’Algérie pourrait investir une part significative de ses réserves de change dans les pays voisins du Maghreb – notamment Maroc et Tunisie – sur la base de contrats de type Sukuks dans des investissements durables, stratégiques et hautement rentables. Outre les projets structurants au niveau régional, dont le caractère stratégique va de pair avec la rentabilité, l’Algérie a beaucoup à gagner en investissant dans la filière agro-alimentaire exportatrice. L’Algérie diversifierait ainsi ses sources de revenu pour se libérer du tout pétrole, sécuriserait ses approvisionnements agroalimentaires et contribuerait dans la foulée à résoudre le problème d’endettement du Maroc et de la Tunisie.
Moucharaka, moudaraba et micro-finance islamique
Les programmes nationaux de soutien à la TPE et à l’entreprenariat ont besoin d’outils financiers adaptés pour atteindre des objectifs significatifs. Les solutions de financement moucharaka et moudaraba proposées par la finance islamique sont en fait les ancêtres du capital risque et de la commandite.
La micro-finance islamique pourrait par exemple trouver une application dans le Nord du Maroc pour financer des activités de substitution visant à éradiquer la culture du cannabis. Les institutions IMF prêteraient à des éleveurs pour leur permettre d’acheter individuellement du bétail dont le lait ou la chair serait centralisés par une coopérative, ce qui permettrait une répartition des profits conformément au principe de la finance islamique.
Mobiliser l’épargne des résidents à l’étranger
Le Maroc et la Tunisie ont conclu en mai 2009 un mémorandum d’entente relatif à l’encadrement des communautés marocaine et tunisienne établies à l’étranger. L’un des objectifs de cette coopération est de favoriser l’épargne et l’investissement des expatriés marocains et tunisiens dans leur pays d’origine respectifs.
Cependant, dans le contexte de crise économique généralisé, il est légitime de penser que le développement de services financiers halal serait le véritable déclic de l’acte d’investir au pays, notamment les produits d’épargne charia compatible et les contrats d’assurance takaful. L’agrément récent par la Tunisie de la Banque Islamique Zitouna est un pas dans cette direction.
Pour sa part, en dépit de la baisse des cours mondiaux de pétrole et de ses revenus pétroliers, l’Algérie dispose des capacités de financement de son prochain programme de relance quinquennal (2010-2014) de 150 milliards de dollars, et ce, tout en maintenant un niveau de réserves de change convenable et en annulant quasi totalement sa dette extérieure publique (fin juin 2008, la dette publique extérieure de l’Algérie n’était déjà plus que de l’ordre de 623 millions de dollars US). Il reste que l’Algérie doit trouver des formules judicieuses pour pérenniser son pactole qui pourra difficilement être valorisé dans les limites strictes de son territoire national.
Dynamiser la bourse par une offre conforme à la Charia
Au niveau des personnes et des sociétés privées, acquérir des actions en bourse dans le but de se constituer un patrimoine qui génère un revenu – ou à une plus grande échelle pour participer au contrôle d’une société industrielle ou commerciale – est un acte tout à fait appréciable au regard de l’Islam. L’investissement dans l’économie réelle, loin de toute pratique spéculative, est d’ailleurs au cœur de la finance islamique.
Afin de répondre aux attentes des investisseurs à la recherche d’opportunités d’investissement éthique, il est cependant nécessaire de développer les instruments d’investissement islamiques (OPCVM 100% actions) et de mettre en place des indices regroupant des entreprises Charia compatibles (qui évitent notamment d’intervenir dans les secteurs bancaire et financier conventionnels, la production et la commercialisation d’alcool, les placements générateurs d’intérêts, etc.).
Une réforme fiscale est nécessaire.
En Islam l’économie est au service du développement et de la création de richesses, sans pénaliser les catégories défavorisées. L’Islam interdit de thésauriser les richesses sans y prélever les droits d’Allah et sans les dépenser dans ce qui est rentable pour l’individu et la société ; l’argent doit normalement circuler entre les gens pour stimuler l’économie, ce qui apporte un profit à tous les membres de la société. Allah dit : ”A ceux qui thésaurisent l’or et l’argent et ne les dépensent pas dans le sentier d’Allah, annonce un châtiment douloureux.” (At-Tawbah, 34).
A cet égard, une révision fondamentale de la fiscalité est nécessaire afin d’une part de lever les obstacles qui entravent le développement de la finance islamique, et d’autre part de remettre en cause la structure même du système fiscal des pays maghrébins pour en faire un outil de développement, orienté vers la taxation de l’épargne et de la spéculation – notamment immobilière – plutôt que la taxation du revenu et de la consommation.
L’Islam taxe en priorité la thésaurisation (épargne dormante) qu’il s’efforce de libérer sous forme de capital productif. L’Islam déconseille de taxer le revenu ou la consommation, et interdit certaines formes de taxes, notamment les taxes indirectes qui pèsent de manière indiscriminée sur le pauvre et le riche. Le Prophète (psl) a dit : « Celui qui perçoit les taxes n’entrera pas au Paradis ». (Ibn Khouzaimah, 4/51, hadith n° 2333).
L’Islam interdit notamment les taxes et impôts qu’on perçoit du commerçant en contrepartie d’une autorisation de vendre sa marchandise, ou d’une autorisation d’introduire sa marchandise dans le pays. Autrement dit, l’économie islamique prône le libre échange… depuis 14 siècles. Les accords de libre échange signés avec l’union européenne par le Maroc et la Tunisie entraînent une baisse importante des recettes au titre de la TVA et des droits de douane à l’importation dans ces pays, qui se rapprochent ainsi sans l’avoir souhaité de la logique économique islamique.
L’usure (riba) est un pêché majeur en Islam… plus grave selon un Hadith que l’adultère alors que le châtiment réservé à celle-ci peut atteindre la peine de mort !!! Pour relancer leurs économies, la plupart des banques centrales des économies les plus développées ont baissé leurs taux d’intérêts qui tendent vers zéro. Sans le savoir, elles se rapprochent des enseignements de l’Islam.
Le Halal est un label de qualité et un avantage comparatif
La mise en place de normes pour la certification halal des produits alimentaires – qui couvrent non seulement le rituel d’abattage mais aussi les conditions d’élevage – est tout d’abord un impératif religieux. C’est également un élément de salubrité publique, une protection de l’agro-industrie nationale, ainsi qu’un avantage comparatif et un label de qualité pour réussir à l’export. A titre d’exemple, l’Islam interdit de consommer la viande des animaux carnivores ; or il a été scientifiquement prouvé que la maladie de la vache folle est due à la pratique européenne et américaine consistant à nourrir les bovins avec des carcasses d’ovins, faisant ainsi du bœuf un animal carnivore !
Les pays maghrébins peuvent à cet égard s’inspirer de la Malaisie que la finance islamique et la filière alimentaire halal ont déjà propulsé au rang de dragon asiatique. La Malaisie qui parraine le World Halal Forum est le premier pays à avoir a mesuré l’enjeu économique que constitue la globalisation d’un marché halal d’un milliard et demi de consommateurs.
La récente décision du Maroc de se doter d’une norme de certification halal est une excellente décision et un modèle à généraliser aussi bien au niveau des marchés locaux qu’au niveau des importations et des exportations.
10 ans pour rendre le système financier maghrébin Charia compatible ?
Le Maghreb n’a que faire de l’Islam politicien, l’Islam étant inscrit dans la constitution de chaque pays maghrébin. Mais pour en finir avec cette schizophrénie auto-destructrice, il incombe aux états de se conformer à leurs textes fondateurs et de vérifier la constitutionnalité des lois et règlements économiques promulgués depuis l’indépendance : nos impôts et nos taxes – notamment l’impôt sur le revenu et la TVA – sont ils compatibles avec l’Islam ? Les intérêts bancaires sont ils compatibles avec l’Islam ? Sinon, il existe des alternatives conformes à la Charia qui ont prouvé leur viabilité, et vraisemblablement leur supériorité, et il incombe à nos états de les mettre en oeuvre.
Si la mise en oeuvre d’un accord de libre échange avec l’Union Européenne nécessite dix ans, la même période devrait largement suffir pour rendre nos banques, nos assurances, nos bourses des valeurs et nos filières alimentaires entièrement conformes avec la Charia.
Pour atteindre cet objectif il y a lieu d’ouvrir sans plus tarder le chantier de la mise à niveau légale et réglementaire, de créer les filières de formation spécialisées, de mettre en place les structures de certification au niveau des banques centrales et des organismes chargés du contrôle agroalimentaire.
Nos économistes, nos technocrates et nos éminents financiers sont appelés à s’émanciper de leurs maîtres à penser occidentaux, dont les théories ont montré leurs limites et surtout la pauvreté de leur soubassement éthique. En se plongeant avec un esprit ouvert dans les traités d’économie islamique ils contribueront au renouveau de la pensée économique et trouveront les solutions de fond à la crise économique dont les manifestations actuelles ne sont peut être que la partie visible de l’iceberg qui s’avance.
Ce faisant, ils permettront aux nations maghrébines de se réconcilier avec Allah, avec leurs peuples et avec leurs voisins. Qu’ils en soient d’avance remerciés.
Et dis: “Œuvrez, car Allah verra vos œuvres, ainsi que Son messager et les croyants, et vous serez ramenés vers Celui qui connaît bien l’invisible et le visible. Alors Il vous informera de ce que vous faisiez”. Coran 9 :105























